Non satisfaits d’être porteurs de névroses, les écrivains s’en vantent. Soit. Ce n’est pas le pire, et après tout, il avait peut-être raison. Mais il était également convaincu que l’œuvre et l’auteur ne font qu’un, un tout absolument et totalement indissociable. Les voici collés l’un à l’autre, fondus dans une mayonnaise inextricable.
Effectivement, l’œuvre vient bien de quelque part : de celui qui l’a produite. Une fois qu’on a dit cela, a-t-on tout dit? Ca y est, c’est fini?
Eh bien, oui, à l’écouter, c’est fini : on va chercher l’auteur partout, exiger des justifications et des analyses pour la moindre pensée qui a traversé l’esprit d’un personnage ou qu’assène la voix narrative. Pas un mot qu’il ne doive assumer comme étant « lui ». Et s’il s’en étonne (j’allais dire, « s’en défend »), commence à peine à prononcer le mot « fic- », qu’on le coupe immédiatement, qu’on se récrie: « Ah, mais vous l’avez écrit! Tenez, je vous cite, c’est à la page... ». Et toc : imparable. En effet, oui, c’est lui qui l’a écrit, alors forcément... Le personnage est une vieille dame, et l’auteur un homme fringuant d’une quarantaine d’années? Et alors, c’est son boulot, à l’auteur : il invente. Mais au bout du compte, personne n’est dupe : c’est de lui qu’il parle.
Je ne soutiendrai pas que ce n’est jamais le cas. Je refuse que ce le soit toujours. Et puis il y a eu un mot, tout à l’heure, celui auquel on ne fait plus très attention : il invente. Il n’invente pas à partir de rien, tralala, passons car peu importe. Tout le problème de cette interprétation qui jaillit de toutes parts – car ce lecteur était la voix d’une multitude d’autres –, cette interprétation vient du fait que depuis des années, les auteurs se racontent eux-mêmes et le revendiquent : l’auto-fiction est partout, ils ne s’en cachent absolument pas, le bouquin est la mise en scène, parfois excellente, il faut bien le dire, de leur propre vie.
On baigne là-dedans, pas forcément depuis des lustres, mais du fait de certains auteurs phares. Pourquoi se vendent-ils aussi bien (en dehors du talent de certains) ? Parce qu’ils sont pile poil dans ce que veut le monde et qu’on voit dans tous les médias: il faut parler de soi. La télévision, entre autres, ne montre que cela : il faut mettre en avant le tout venant. On est dans la culture de l’égo, on célèbre le « moi ». Alors il n’est pas étonnant que les lecteurs aient acquis le réflexe d’identification collante.
Un auteur sait, quand il écrit, qu’il va utiliser des éléments de son « expérience » (au sens très large du terme) qu’il ne maîtrise pas. Il sait aussi ce qu’il utilise volontairement de cette expérience, cela, c’est ce qu’il contrôle. Et dans cela, il sait ce qu’il met tel quel, ce qu’il transforme, comment il le transforme et dans quelle mesure. Ce n’est pas du tout amusant de tout mettre tel quel, ou d’inventer très peu, car on est plus proche de l’autobiographie que de la fiction.
Le bonheur d’écrire de la fiction, c’est d’utiliser tout son être (son corps, ses émotions, son âme, son esprit, sa raison, tout, absolument tout ce qu’on est) pour se transformer intérieurement et créer des personnages. On se pousse, voire on s’efface, pour leur laisser place libre. Mais en même temps, on ne cesse jamais d’être là : on est le terreau sur lequel ils s’épanouissent, le sol sur lequel ils évoluent. C’est comme si l’on créait des tableaux intérieurs, chaque personnage en étant un, et que l’on soit à la fois le chevalet, le pinceau, la toile, et la peinture : on est la matière et on fabrique quelque chose qui n’est pas "soi" mais dont on fait partie.
C’est en cela que l’auteur et l’oeuvre sont indissociables. Ils ne sont pas superposables pour autant. C’est sans doute à cause de cette vilaine et très agaçante manie que j’ai toujours revendiqué l’individualité de l’oeuvre d’une part, et celle de l’auteur d’autre part. Il serait absurde de prétendre qu’ils sont totalement indépendants, mais il faudrait cesser de les souder comme des siamois.
J’avoue : j’éprouve le besoin farouche de conserver à l’auteur toute sa liberté. Car écrire de la fiction, c’est avoir accès à un espace inouï et vertigineux.
Et je vais vous dire : les auteurs non plus ne sont pas dupes ;-)



4 commentaires:
Bonjour,
Tout à fait d'accord avec vous sur la distance nécessaire, et salutaire! entre l'oeuvre et le créateur.
Ne dit-on pas qu'on éléve son enfant pour le perdre un jour, et le laisser voguer au gré de la liberté des rencontres qu'il fera ?
J'aime à penser, et votre réflexion m'y encourage, qu'un auteur de fiction est dans le même état face à son livre : on s'élève, on s'envole en l'écrivant, puis on le livre aux autres, sachant qu'il sera ingurgité, ou pas, par des caractères de moutons, (ja)loups, chiens, adorateurs, gloutons, groupies, seigneurs, saigneurs et pages...
Alors oui, l'auteur, en édifiant son oeuvre, justement, monte vertigineusement haut et se libère farouchement !:)
Respectueusement,
Rémi FRITSCH.
Ecrire de la fiction est une expérience particulière, que chacun ressent à sa manière. Je ne sais pas, pour ma part, si je m'envole, mais sans aucun doute, je "pars"... Savoir où est une autre histoire ;-)
Bonjour Isabelle
J'aime bien votre brève de comptoir... Mais tout a été dit sur les rapports troubles entre l'auteur et sa création. J'aimerais vous entendre/vous lire, davantage sur des expériences plus positives entre l'auteur et son lecteur car dans le cas présent, cette rencontre était un fiasco. Je m'interroge moi-même en tant qu'auteur dans quelle mesure ma subjectivité et le style dans lequel elle s'enveloppe peut intéresser quelqu'un d'autre, à quelles conditions? Doit-il se perdre s'oublier? ou bien se retrouver avec toute la violence d'une introspection qui n'est pas la sienne mais qui l'interpelle d'autant plus? Vous devinez ce que je pense, mais j'ai l'impression que bcp de gens lisent avant tout pour se distraire. Qu'en pensez-vous? C'est dommage que ce "lecteur" vous ai coupé l'appétit! Les lecteurs doivent nous donner faim! Au plaisir de vous lire et de recueillir vos avis sur mon blog http://caravagetoncoeur.typepad.com
bien sincèrement
Je ne me pose, pour ma part, que très peu de questions. Ce qui m'importe, c'est la résonance.
Qu'on lise pour se distraire ne me choque pas. Que diable, n'écrit-on pas avant tout pour raconter des histoires? Elles ont généralement plusieurs étages que chacun est libre d'explorer. Et si l'on se trouve fort bien au rez-de-chaussée, j'en suis tout à fait contente. Une histoire réussie, c'est un espace dans lequel le lecteur a eu envie d'entrer, et dans lequel il s'est trouvé bien, où qu'il soit allé, ne croyez-vous pas?
J'ai passé du temps sur votre site, et m'y suis trouvé bien, justement...
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